Etape 07 – Un petit pas pour Romans, un grand pas pour le made in France

l'atelier montage

Nous quittons les Alpes pour descendre dans le Midi. Notre petit van file sur l’autoroute au milieu des camions hollandais, espagnols et bulgares qui transportent leurs marchandises à travers l’Europe. Les hautes montagnes enneigées des Alpes laissent place au massif aride du Vercors. Comme si, passé Grenoble, elles commençaient doucement à fondre au soleil. Derrière nous, les chalets de bois et le reblochon. Ici,les fermes en vieilles pierres et le fromage de brebis. Ca sent le Sud!

Nous nous arrêtons dans la Drôme, pays de la noix et du cheval. Nous allons visiter l’atelier de fabrication de chaussures du groupe Archer, à Romans-sur-Isère, capitale de la chaussure ! Leur marque: Made in Romans, tout simplement.

Atelier montage. Les bottines made in Romans

Atelier montage. Les bottines made in Romans

Dans un silence religieux, que seuls le ventilateur et la petite radio poussiéreuse viennent interrompre, huit salariés coupent, piquent, assemblent, cognent, agrafent, polissent, cirent les chaussures. Première étape: la découpe du cuir. Le dessus colorés des chaussures Made in Romans est fait des plus beaux cuirs de la région, ceux des tanneries Roux, un cuir tendre et d’excellente qualité. Vuitton, Hermès et Dior s’y fournissent. Une peau doit être coupée dans un sens particulier, celui du ventre de la vache. En effet, un veau doit pouvoir y loger nous explique-t-on. La peau est donc extensible dans la largeur du ventre. Le coupeur fait tourner plusieurs fois la peau sur elle-même pour trouver le bon sens avant de couper le cuir. S’ensuit le piquage, le montage puis les finitions et la chaussure est fin prête.

Léo et Mohamed Ali et leur talon

Léo et Mohamed Ali et leur talon

500 ans de savoir-faire balayés par trente ans de désindustrialisation

Le savoir-faire romanais du cuir date du XVème siècle. Il y a encore trente ans, des milliers d’ouvriers travaillaient dans les usines de chaussures et les tanneries de la ville. Romans vivait au rythme des collections de ballerines, sandales et bottes de luxe Charles Jourdan ou encore Stéphane Kelian. On raconte que lors de la fermeture estivale des usines, le 3 août, il y avait des embouteillages monstres dans la ville car les usines et les ateliers fermaient le même jour. Romans devenait une ville morte le temps des vacances.

Aujourd’hui, c’est un peu ville morte tout le temps. Enfin, n’exagérons pas. Mais il faut bien avouer que les délocalisations vers l’Asie et l’Afrique du nord ont laminé ce territoire. Notre visite dans Romans nous donne le cafard. Les fantômes du passé surgissent à chaque coin de rue. L’usine Jourdan, qui a fermé ses portes en 2007, est toujours là,laissée à l’abandon. Le centre-ville historique est désert, vidé de ses commerces. Avec plus de 17 % de chômage, le pouvoir d’achat des Romanais a très fortement baissé. Impression qu’un déluge a eu lieu. Ou une guerre.

« Nous sommes des militants de la main d’oeuvre »

 

Militants de la main d’oeuvre

Si l’épopée industrielle de la chaussure romanaise est bel et bien révolue, une dizaine de petits ateliers fait perdurer courageusement ce savoir-faire à échelle artisanale. Parmi les derniers mohicans de Romans, l’atelier du groupe Archer que nous visitons. Huit salariés y travaillent. 4500 paires de chaussures y sont fabriquées tous les ans. L’activité se développe et un autre atelier pourrait voir le jour.

Archer n’est pas une entreprise comme les autres. C’est avant tout une entreprise d’insertion pour les personnes éloignées du monde du travail, et donc, à ce titre, fortement subventionnée. Il y avait fort à faire à Romans. Quand Archer fut fondée dans les années 80, on comptait plus de 25% de chômage. L’entreprise se donna pour mission de remettre en activité, coûte que coûte, des hommes et des femmes et de redynamiser l’économie sinistrée. Chez Archer, l’emploi prime sur la rentabilité. “Nous sommes des militants de la main d’oeuvre”, aime à dire Christophe Chevalier, PDG d’Archer.

Archer ne travaille pas seul. Collectivités territoriales et entreprises locales sont parties prenantes dans ce projet, en étant même actionnaires du groupe. Les premières subventionnent et délèguent, les secondes commandent et sous-traitent. Un modèle économique vertueux qui a un nom : “pôle territorial de coopération économique”, les PTCE. Ce qui fait dire à Christophe Chevalier qu’il est aussi “un entrepreneur de territoire”. Aujourd’hui, Archer compte quinze pôles d’activités, allant de la fabrication de chaussures à la sous-traitance automobile, en passant par l’aide à domicile, le bâtiment ou encore les espaces verts. 1200 personnes travaillent pour Archer chaque année.

Romans-sur-Isère est la capitale de la chaussure. Pourtant, il est difficile d’y trouver des artisans qui savent encore fabriquer une paire de A à Z. La raison? La mise en place du travail à la chaîne, l’industrialisation remplaçant le savoir-faire artisanal. Ainsi, les ouvriers romanais ne maîtrisent plus aujourd’hui qu’une, deux ou trois opérations maximum sur la quarantaine que nécessite la fabrication d’une chaussure.

Archer-made-in-romans-l'atelier piqûre-20Mohamed Ali (Tunisie), Daniela (Roumanie), Léo (Arménie) et Noémi (Hollande)

Pour mettre en place son atelier de chaussures, Archer a dû former des ouvriers qui avaient trente ans de métier derrière eux… Une situation ubuesque qui montre les limites du progrès technologique. Archer a également recruté des artisans spécialistes du cuir, tunisiens, arméniens et marocains, chez qui le savoir-faire n’a pas complètement disparu. Le jeune Mohammed, par exemple, a quitté l’atelier paternel de Sfax en Tunisie parce que les commandes s’échappaient en Asie. Résumons: la France délocalise en Tunisie, la Tunisie délocalise en Asie et les Tunisiens sauvent le made in France! Ca donne le tournis, la mondialisation ! Mais cela prouve une chose, la mixité participe au sauvetage de la production française.

Mise en boite. La touche finale