Etape 13 / Rivet, imprimeur militant

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Didier a une drôle de façon de lire le journal. Il le rapproche de ses yeux, l’éloigne, le rapproche encore, le lit à l’envers, le jette en boule, en prend un autre puis recommence. Ce petit manège dure depuis déjà une demi-heure. Et Didier n’a rien retenu de l’actu… Normal, c’est un rotativiste, un “roto”. Son métier: imprimer le journal.

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Si Didier s’active ainsi, c’est qu’il est avec ses deux autres collègues en pleine phase de “calage”. Ils vérifient que les couleurs du journal se superposent correctement, ils ajustent l’humidité du papier, vérifient l’ordre des pages. Tout va très vite car il faut gâcher le moins de papier et d’encre possible avant de lancer l’impression finale.

La machine, une grosse rotative allemande aux allures de locomotive, commence à chauffer. Le bruit devient assourdissant. Le papier file au dessus des têtes à une vitesse folle. Les mains des rotos noircissent à vue d’œil, l’odeur d’encre prend à la gorge. Le “calage” touche à sa fin. Il est 22h30 et l’impression peut enfin commencer. La machine roule et les gars soufflent. Les 20 000 exemplaires de Politis, magazine politique de gauche, partiront cette nuit en camion de Limoges vers la capitale.


Imprimerie Engagée

Fondée au début du 20ème siècle par Etienne Rivet, un artisan engagé, Rivet Presse Edition a imprimé durant la Seconde Guerre mondiale un journal de la résistance limousine, le Valmy. Aujourd’hui, Rivet Press travaille essentiellement pour la CGT et ses fédérations (travailleurs de la chimie, des verres et céramiques, la santé, la métallurgie, etc.). Rivet imprime aussi le quotidien l’Echo du Centre et travaille pour les collectivités territoriales, les services publics, des associations, des banques, la grande distribution, etc.

85 salariés y travaillent nuit et jour, du maquettisme à l’impression en passant par le façonnage (pliage, reliure, collage…) et le routage (mise sous film plastique). Rivet maîtrise l’intégralité de la chaîne de production, ce qui lui permet d’honorer des commandes très diverses : des journaux, des cartes de visites, des tracts, des prospectus publicitaires, des livres illustrés, etc.

« 50% des imprimeries françaises ont disparu en trente ans, » se désole Christian Siriex, le discret directeur de l’imprimerie. Dans ce contexte, on peut dire que Rivet ne s’en sort pas trop mal avec ses 8 millions de chiffre d’affaires annuel. Si la fidélité de la CGT vis-à-vis de son imprimeur historique y est pour quelque chose, Rivet a à cœur de se développer et d’investir pour rester dans la course. Ces dix dernières années, l’entreprise a procédé à l’extension de son usine, l’achat de nouvelles machines et l’embauche de 34 salariés. Malgré sa fragilité financière, l’usine tient bon.

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Le made in France chez Rivet

Le made in France chez Rivet ? Un lointain souvenir… “A part la main d’œuvre, y’a plus grand chose de français chez nous” reconnaît, un poil embarrassé, Christian Siriex. Explications. Rivet utilise un peu de papier français (environ 40% de sa production proviennent de papeteries françaises) et beaucoup de papier chinois, autrichien et scandinave… Mais ce sont les clients qui choisissent eux-mêmes le papier qu’ils souhaitent imprimer. Il faut voir la centaine de gros rouleaux entreposés dans le hangar près des rotatives en attente d’impression ! L’encre, elle,  vient des Pays-Bas et d’Angleterre. Rivet utilise des encres spéciales qui ne sont pas fabriquées sur notre territoire. Les plaques en aluminium gravées, servant à imprimer les textes, viennent des Pays-Bas (disparition du groupe d’aluminium français Péchiney) Enfin, le matériel (rotatives, plieuses etc) est italien, allemand, japonais. La fin de la filière sidérurgique a précipité la disparition des fabricants français de machines-outils.

Numérique, crise de la presse, délocalisation : les difficultés de Rivet

Matières premières venues d’ailleurs, lourdeurs administratives venues d’ici, concurrence entre imprimeurs européens, Rivet partage les mêmes difficultés que les entreprises que nous avons visitées lors de nos précédentes étapes. Mais, contrairement à certains patrons que nous avons rencontrés, le coût du travail n’est pas un problème en soi pour Christian Siriex. “La politique des salaires toujours plus bas incite les gens à acheter moins cher. Et donc ailleurs. Les produits français deviennent trop chers pour eux. On a oublié le coût réel de fabrication”. Christian pense qu’il faudrait plutôt augmenter les salaires des français pour développer notre économie. Bref, tirer par le haut plutôt que par le bas.

La crise de la presse, la désaffection pour la lecture et surtout la révolution numérique sont sans doute les plus grands défis auxquels l’éditeur est confronté. “Il faut s’approprier les techniques du numérique, pas les combattre. Le numérique ne doit pas être un facteur de suppression d’emplois mais un facteur de mutation technologique,” explique le directeur.

Les avantages à produire en France? Lutter contre le chômage !

Pour Christian Siriex, la lutte contre le chômage est la raison principale pour laquelle Rivet continue de produire en France. Christian sort le bilan annuel 2012-2013 de l’imprimerie: “Bien-sûr, si l’on regarde la pyramide des coûts de l’entreprise, le premier poste de dépenses, c’est les salaires et les cotisations sociales. Mais il ne faut pas oublier que c’est le travail qui crée la richesse des entreprises. Et donc celle de la France.” Christian pointe la ligne de chiffres correspondant aux cotisations chômage, cette petite ligne qui gonfle d’année en année. “ En fait, plus nous délocalisons, plus nous engendrons du chômage. Et le chômage, lui, est un vrai coût pour notre pays… et nos entreprises.”