Etape 05 – réflexion – Lean poussé au max : management presse citron ?

Travail vivant.
2 : travail et émancipation

Parce que notre visite chez Rossignol nous a frappé par le vocabulaire employé par ses dirigeants et leur détermination à chasser les coûts, parce que les témoignages de salariés récoltés sur le terrain nous ont mis la puce à l’oreille, parce que l’expertise de l’un des délégués du personnel nous a permis de soulever le tapis mais surtout parce que nous lisons,

Nous souhaitons partager avec vous cette heureux ou malheureux hasard qui a fait coïncidé la visite de l’usine Rossignol et la découverte des écrits de  Christophe Dejours, psychanalyste du travail et professeur au CNAM ( Conservatoire National des Arts et Métiers) de Paris.

Les observations et conclusions tirés par Christophe Dejours sur les nouvelles méthodes de management nous ont tout de suite évoqué le travail mené chez Rossignol.

 

A qui la faute ?

  • Aux chronos irréalistes des consultants qui ont mis en place le Lean chez Rossignol?
  • Aux actionnaires scandinaves en quête de rentabilité rapide ?
  • Aux responsables intermédiaires ?
  • Au système management néolibéral  ?

 

Voici donc un court extrait de l’ouvrage de Christophe Dejours, Travail Vivant ( Tome II ), dans le respect de la propriété intellectuelle :

 

L’évolution contemporaine des formes d’organisation du travail, de gestion et de management après le tournant néolibéral repose sur les principes qui suggèrent précisemment de sacrifier la subjectivité au nom de la rentabilité et de la compétitivité. Parmi ces principes, je n’en extraierais que deux, à titre d’illustration.

Le premier principe est le recours systématique à l’évaluation quantitative et objective du travail. Si l’on critique parfois les méthodes d’évaluation, la plupart de nos contemporains admettent la légitimité de cette dernière, parce que gagnés par la domination symbolique des sciences expérimentales, ils pensent que tout, en ce monde, est mesurable.

Si l’essentiel du « travailler » relève de la subjectivité, ce qui est mesurable ne correspond pas au travail. De nombreuses évaluations, parfois très sophistiquées, conduisent à l’absurdité et à des injustices intolérables vis-à-vis de la contribution réelle de ceux qui travaillent. A la vérité, on ne sait pas ce que l’on mesure, mais ce n’est certainement pas le travail. De ce fait, l’évaluation fonctionne surtout comme un moyen d’intimidation et de domination. Mais sa vocation primordiale est la relégation de la subjectivité hors des débats sur l’économie et le travail.

Le deuxième principe des nouvelles formes d’organisation du travail de gestion et de direction des entreprises est l’individualisation et l’appel à la concurrence généralisée entre les personnes, entre les équipes, entre les services.

Les contrats d’objectifs, l’évaluation individualisée des performances, la concurrence généralisée entre les agents et la précarisation des formes d’emploi conduisent au développement de conduites déloyales entre pairs et ruine les solidarités. Le résultat de ces pratiques managériales est l’isolation de chaque individu, la solitude et la désagrégation du vivre ensemble, qui au mieux encore la désolation au sens qu’Hannah Harendt dans les “Origines du totalitarisme”, donne à ce terme, c’est à dire l’effondrement du sol que constitue ce par quoi les hommes reconnaissent entre eux ce qu’ils ont en commun, ce qu’ils partagent et ce qui est au fondement même de la confiance les uns dans les autres.

Les conséquences de ces principes d’organisation du travail c’est, d’un côté l’accroissement extraordinaire des richesses de la productivité et de la richesse, mais de l’autre, c’est l’érosion de la place accordée à la subjectivité et à la vie dans le travail.

 

Christophe Dejours, Travail vivantTome II, p. 40, 41