Etape 05 – Article – Piste noire pour le made in France chez Rossignol

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Les skis Dynastar (groupe Rossignol aujourd’hui), pour nous, c’était un peu mythique. Dans nos mémoires de trentenaires, cette entreprise avait gardé le goût de nos premiers jeux olympiques d’hiver en 1992. Dynastar, véritable madeleine de Proust donc… Nous avions suivis les JO d’Alberville à la télévision, enfants. La cérémonie d’ouverture féérique de Philippe Decouflé, avec son ballet de femmes-boules de neige et ses soubassophones de glace géants, les “doubles boucles piqués” de la petite patineuse Surya Bonaly et puis, surtout, les trois médailles d’or françaises en ski acrobatique décrochées par l’enfant du pays: Le savoyard Edgar Grospiron, équipé par la marque Dynastar !

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La dernière usine de skis français

Dynastar a été rachetée en 1967 par le non moins mythique équipementier sportif de montagne, Rossignol. Et si nous faisons étape chez Dynastar-Rossignol aujourd’hui, c’est avant tout parce que la marque possède la dernière usine de skis en France ! Sallanches, ville de Haute-Savoie au pied du Mont-Blanc, abrite ce dernier bastion d’un vrai savoir-faire français qui a bien failli disparaître en 2008. Après une période noire durant laquelle les actionnaires internationaux se sont succédés et les effectifs ont fondu comme neige au soleil, Rossignol a remonté la pente. Rachetée en 2013 par les Scandinaves Altor Equipment Partners, le groupe emploie aujourd’hui 180 salariés et entre vingt et soixante intérimaires sur l’usine sallancharde.

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Aux pieds des Alpes, le site de Sallanches fabrique les skis Dynastar et Rossignol.

La dernière usine de skis français

Dynastar a été rachetée en 1967 par le non moins mythique équipementier sportif de montagne, Rossignol. Et si nous faisons étape chez Dynastar-Rossignol aujourd’hui, c’est avant tout parce que la marque possède la dernière usine de skis en France ! Sallanches, ville de Haute-Savoie au pied du Mont-Blanc, abrite ce dernier bastion d’un vrai savoir-faire français qui a bien failli disparaître en 2008. Après une période noire durant laquelle les actionnaires internationaux se sont succédés et les effectifs ont fondu comme neige au soleil, Rossignol a remonté la pente. Rachetée en 2013 par les Scandinaves Altor Equipment Partners, le groupe emploie aujourd’hui 180 salariés et entre vingt et soixante intérimaires sur l’usine sallancharde.

 

Pour une marque si connue – Rossignol est le leader mondial du ski alpin – nous nous attendions à voir beaucoup de robots et peu d’hommes dans cette usine. En réalité, les skis sont intégralement réalisés sur place et de manière encore  très manuelle. Pour fabriquer un ski, pas moins de trente étapes sont nécessaires et autant d’hommes derrière. Voilà les principaux postes impliqués dans la fabrication d’un ski milieu et haut-de-gamme :

  • Coupe du bois pour le noyau (partie centrale rigide, semelle du ski)
  • Coupe et modelage des carres (parties métalliques sur les côtés qui assurent l’accroche du ski dans la neige)
  • Sérigraphie (décorations extérieures)
  • Fabrication des semelles en caoutchouc
  • Atelier d’encollage de tous les éléments
  • Moulage à chaud sur les presses traditionnelles
  • Affûtage des carres
  • Pose des fixations pour les chaussures
  • Marquage au laser
  • Fartage (on vient huiler le ski pour la glisse ou l’adhérence du ski)
  • Emballage

Parcourir les 7000 mètres carrés de l’usine de Sallanches, c’est un peu comme visiter une boulangerie géante… La tête sous la charlotte, les pieds couverts de copeaux de bois, les yeux rivés sur le pinceau précis des encolleuses de semelles en caoutchouc, les étincelles du polissage des carres, les couleurs bonbon des skis, le nez pris par les vapeurs de plastique brûlant au moulage… D’ailleurs, pour expliquer la fabrication d’un ski, on la compare souvent à celle d’un mille-feuilles ou d’un gros sandwich : une fois empilés les uns sur les autres et collés, les éléments principaux du ski (lamelles de bois, plastique, caoutchouc, etc.) sont placés dans une presse chaude traditionnelle pour être “moulés”. C’est là qu’ils prennent leur forme définitive. Une grosse machine à gaufres en quelque sorte que les ouvriers manient avec adresse.

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Finition manuelle des carres à l’atelier  » usinage « 

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Encollage des semelles caoutchouc et des noyaux bois avant assemblage et moulage sur presse traditionnelle

 Relocalisation

L’autre raison de notre visite chez Rossignol, c’était la relocalisation récente d’une partie de la production de ses skis en France. 90.000 paires de skis ont été rapatriées entre 2011 et 2013 de Taïwan après y avoir été délocalisées. Cet épisode, vous en avez peut-être entendu parler par Nicolas Sarkozy. En décembre 2011, alors en pleine campagne présidentielle, il était venu défendre à Sallanches le “produire français” et le tout nouveau label OFG (Origine France Garantie) dont Rossignol a bénéficié pour une cinquantaine de modèles de skis alpins produite sous la marque Dynastar. Aujourd’hui encore, tout ce qui sort de l’usine de Sallanches sous la marque Dynastar est OFG.

Dernière usine de ski française + relocalisation + panorama incomparable sur le Mont-Blanc immaculé… Pour un Tour de France du Made in France, cette visite promettait d’être du gâteau…

Mais nous avons un peu ravalé notre enthousiasme. Pour nous qui tentions de comprendre s’il est encore possible de produire sur notre territoire et dans quelles conditions, le cas Rossignol nous a posé un vrai problème. Oui, Rossignol fait – un peu – de made in France mais jusqu’à quand? Explications sur la stratégie du groupe et de ses actuels actionnaires.

30% des skis Rossignol sont fabriqués en France

Tout d’abord, il faut relativiser cette relocalisation très sarko-promotionnée. Oui, 90.000 paires de skis ont bien été relocalisées à Sallanches en deux vagues entre 2011 et 2013, créant une trentaine de postes en CDI. Mais :

  • Il faut rappeler qu’avant d’être relocalisés, ces skis ont été délocalisés à Taïwan en 2008 et qu’une année auparavant, en 2007, une usine de production de skis aussi importante et historique que celle de Sallanches, basée à Saint Etienne de Crossey en Isère, a été fermée pour cause de surcapacité. Bilan : 200 salariés sur le carreau en Isère et des dizaines de postes supprimés à Sallanches, soit 30% des effectifs du groupe Rossignol.
  • Les 90.000 skis rapatriés sont les gammes “juniors” et entrée de gamme de Rossignol. Ils nécessitent moins de matière et moins de main d’oeuvre que les skis traditionnels moulés. Des skis low-cost qui ne méritaient peut-être pas tout ce cocorico présidentiel…
  • Enfin et surtout, il est faux de dire que Rossignol est made in France. Rossignol fabrique (seulement) 30% de ses skis en France (notamment sa fameuse marque Dynastar) ainsi que ses fixations de chaussures de ski de marque Look (faites à Nevers, elles sont aussi labellisées OFG). Les 70 % restants sont réalisés en Espagne dans l’usine historique d’Artes (Catalogne) et un peu encore à Taïwan. Donc, 250, 300.000 skis made in France sur une production totale de 900.000, ça ne représente qu’un tiers de la production. Concernant le reste des produits Rossignol, les patins à glace et les chaussures sont fabriqués en Italie, le textile en Asie.
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Modèles de skis relocalisés. Skis réalisés sur presse à injecter

“On a relocalisé parce que c’était moins cher

Sans trémolos ni blabla, Jean-Laurent Nectoux, chef des opérations logistiques et industrielles, explique les raisons de la relocalisation de Taïwan à Sallanches:

“ Un ski, c’est beaucoup de matière (80%) et peu de main d’oeuvre (20%). La matière principale, le plastique, vient d’Europe. Il fallait donc l’envoyer à Taïwan pour la fabrication des skis puis renvoyer les skis finis en Europe où se trouve notre clientèle. Nous avons relocalisé parce que c’était moins cher. Nous ne sommes pas des philanthropes.”

Malgré l’importante différence de salaire entre un employé français et un salarié taïwanais – 1 à 10 – , l’économie du coût de transport a permis à elle seule de réduire de 15% la facture et a justifié la relocalisation. Les skis étaient-ils mal faits à Taiwan? Jean-Laurent Nectoux le dément alors que Patrick Pierson, délégué syndical CGT de l’entreprise, affirme qu’il fallait reprendre les skis taïwanais en finition avant expédition.

“Bien-sûr, on a des compétences fortes ici et beaucoup d’ancienneté dans le personnel avoue Jean-Laurent Nectoux. Mais c’est surtout un bon vieux réalisme économique – qui tranche un peu avec l’émouvant storytelling qu’on nous a donné à voir lors de la venue de Nicolas Sarkozy chez Rossignol – qui explique cette relocalisation. Du pain béni pour un président sortant destabilisé à la fin de son mandat par l’extinction des haut-fourneaux sidérurgiques de Florange en Lorraine et la fermeture du site automobile PSA d’Aulnay. .

Management japonais et fond d’investissement scandinave  

Cette médiatique opération de relocalisation fut assortie de plusieurs grands changements dans l’entreprise : un investissement de 3,5 millions d’euros pour moderniser le site de Sallanches et surtout la mise en place du Lean. Un petit développement sur ce sujet s’impose car derrière ce Lean, beaucoup d’interrogations: Le Lean est un système d’optimisation de la production inspiré des usines japonaises Toyota, repris par le MIT américain (le célèbre laboratoire de recherche en sciences et technologies) et qui fait fureur depuis 15 ans dans les usines européennes.

L’objectif du Lean ? Faire des économies de temps, d’espace et d’énergie humaine sur les sites de production et donc gagner de l’argent (le même que celui du Taylorisme au XIXeme siècle en fait). En clair, dégraisser pour faire du profit. D’ailleurs Lean signifie «maigre », « sans gras », « dégraissé » en anglais. Les cabinets de consulting qui implantent ce système au sein des usines françaises promettent un gain de productivité d’au moins 15 à 20% en très peu de temps. Une maxi-diète au service de la rentabilité.

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Pour ce faire, ces cabinets, en relation avec les industriels, réorganisent en profondeur les usines : suppression des stocks de matières premières et de produits finis (c’est de l’argent qui dort donc un manque de cash), suppression des déplacements inutiles des salariés (improductif), réorganisation des postes pour plus de polyvalence et de production. Bref, tout ce qui ne crée pas de valeur ajoutée est supprimé : le stock, l’attente, le coût énergétique, « tout ce que le client ne veut pas payer » explique Mimmo Salerno, directeur du site Rossignol de Sallanches. “Le Lean, c’est la recherche permanente d’amélioration continue pour éliminer les tâches sans valeur ajoutée. On cartographie nos flux en mettant à plat l’ensemble de nos opérations. On les mesure, on leur donne un temps, un poids et on regarde ce qui peut être amélioré. On fait l’analyse du gaspillage de temps et d’énergie et on réorganise.”  

Visite guidée de cette usine sallancharde hautement « leanisée » avec Patrick Bousta, responsable de la maintenance et de la production de Sallanches. Patrick Mc Lean est le “monsieur Propre” de l’usine. Il traque sans relâche le moindre espace non occupé, la moindre action non productive, qui n’apporte pas de valeur ajoutée.    

“Un ski chez nous, c’est deux heures de production pour quinze jours dans l’usine. Nos produits passent donc 99% de leur temps à attendre. Le stock, c’est du manque de cash. Si on diminue ce temps de traversée, le lead-time, on gagne de l’argent,”  poursuit Patrick Bousta.

Ici, l’atelier de maintenance des machines a été déplacé et installé au centre de l’usine pour éviter des déplacements superflus. Là, les chaînes de production en ligne ont été cassées et placées en U pour plus de polyvalence et de réactivité. La coupe des noyaux de bois des skis a été repensée pour éviter les rebuts. Partout, du ruban adhésif marquant au sol la place de chaque escabeau et de chaque machine (pour éviter de perdre du temps à les chercher). Le hangar de stockage a fondu comme neige au soleil, etc. Jusque là, rien que du bon sens, n’est-ce-pas ?

Mais il y a aussi… Les objectifs et résultats quantifiés de chaque atelier affichés quotidiennement (concurrence entre salariés), les bureaux administratifs ouverts en open-space (surveillance diffuse), les nombreux accidents du travail (signifiés par un pictogramme « orage » sur le tableau des objectifs à atteindre), le nombre élevé de jeunes aux secteurs clés comme le moulage , la multiplication du nombre d’opérations par salarié (témoignages de salariés), etc.

Nos observations et inquiétudes rejoignent celles des chercheurs, ergonomes et psychologues, qui se sont penchés sur le sujet : individualisation du travail, pression accrue sur les salariés, sans parler des troubles musculo-squelettiques dus au manque de mouvements physiques. Patrick Pierson, délégué syndical CGT de l’usine le confirme : le turn-over, la pression et la précarité ont augmenté depuis l’instauration de ces japonaiseries dans son usine.

“On a eu cinq à six responsables d’ateliers en l’espace de cinq ans, cinq responsables aux ressources humaines, six directeurs de production… On ne leur donne ni les moyens, ni le temps. Les objectifs affichés par le lean sont inatteignables. On a eu sept départs au secteur moulage le mois dernier. Du coup, tous les petits savoir-faire, les petits trucs disparaissent car les anciens qui ont trente quarante ans de boîte, partent. Même les intérimaires ne restent pas, c’est vous dire… Au secteur moulage, les jeunes ont quinze jours pour se faire former et ensuite ils doivent eux-même former. On marche sur la tête.”

Rossignol, garanti origine France pour combien de temps ?

Le nouvel actionnaire de Rossignol depuis 2013, un fond d’investissement scandinave  – Altor Equity Partners –  serait-il responsable  de la mise en place et du culte du Lean ? Il y a fort à penser que oui. Pourquoi ? Parce que la mission première d’un fond d’investissement est de faire fructifier ses mises. Investir sur Rossignol, c’est sentir qu’il y a un créneau pour faire du chiffre relativement rapidement. Pas pour faire du made in France ! Encore moins pour faire perdurer la filière de skis frenchie. Effectivement, pour reprendre l’expression des dirigeants de Rossignol, Nous ne sommes pas dans un monde de « philanthropes” . D’ailleurs, Altor Equity Partners promet à ses investisseurs de doubler leur mise au bout de cinq ans. C’est sur leur site.

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Alors… Tout ce spectacle autour de la relocalisation de Rossignol et de son label Origine France Garanti pour ça ? Des économies de carburant, de temps, d’espace et d’énergie ? Autant délocaliser tout de suite ! On trouvera toujours plus pauvres ailleurs. Si le Made in France se résume à des opérations de dégraissage comme le préconisent les fonds d’investissements qui se sont succédés ces dernières années à la tête de Rossignol (Macquarie, Altor Equity Partners, etc.), alors Rossignol, son précieux savoir-faire alpin, son bel outil industriel et sa mythique marque Dynastar, sauf coup de théâtre, n’en ont plus pour longtemps.

Pourtant, si Rossignol voulait vraiment faire du made in France, nous, on est sûr que le ski serait à la France un peu ce que l’horlogerie est à la Suisse: un produit de qualité qui perpétue un savoir-faire traditionnel et fait vivre des salariés français dont la débrouillardise, la prise d’initiative et la créativité ne sont plus à démontrer. Tous les responsables industriels que nous rencontrons en parlent. Même Mc Clean, le directeur de la maintenance et de la production de l’usine de Sallanches le reconnait. De récentes études de l’OCDE l’attestent : les ouvriers japonais et leur toyotalean sont loin derrière nous en termes de productivité horaire. Qualité, savoir-faire, innovation, voilà le made in France qu’on aime. Voilà le made in France qu’il faut mettre en valeur.

 

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